MOPP - Mission ouvrière Saints-Pierre-et-Paul

la mise au point de l’experience

4 Rue Mérens, Toulouse 1957-67

Une chronique rapide des ces années fondamentales pour la "MOP" et son "centre de formation" à la Rue Mérens, en utilisant surtout des extraits des lettres annuelles de Jacques Loew aux amis (voir "les cieux ouverts" 1971).

1957 ; 1958 ; 1959 ; 1960 ; 1961 ; 1962 ; 1963 ; 1964 ; 1965 ; 1966 ; 1967 ..

Le frère dominicain Pierre ( Henri) Duchêne a été le responsable de la formation de 1958 à 1967 à la Rue Mérens. Il a publié en 1965 un article avec les éléments plus importants de l’expérience acquise pour la formation des équipiers de la Mission ouvrière.

Port-de-Bouc, 15 septembre 1957, fête de Notre-Dame-de-toutes-les-Douleurs

"Pour les étudiants, cette année sera marquée par leur transfert de Saint-Maximin à Toulouse puisque nos professeurs y déménagent. Nous avons trouvé - grâce aux prêtres de la Mission de France qui y ont une paroisse - une petite maison simple et pauvre dans l’un des quartiers les plus ouvriers de Toulouse, à Bourrassol. Il faudrait plusieurs pages pour vous dire notre joie d’avoir trouvé à 100 % ce qu’il nous fallait, y compris une petite chapelle qui allait être désaffectée. Ce quartier de Bourrassol avait été évangélisé pendant des années par de saints prêtres de Toulouse et, au moment où tout semblait remis en question par le manque de prêtres, nous arrivons. On ne peut pas ne pas y voir le plan de Dieu."

Port-de-Bouc, septembre 1958

arton277" Mais sans doute désirez-vous surtout quelques nouvelles. Les voici. En gros, beaucoup de joies immédiates ont marqué cette année. Je vous disais, il y a un an, l’installation à Toulouse des étudiants de la Mission : une première maisonnette très simple dans une cour habitée par trois autres familles, une petite chapelle à deux pas. Puis, pour les stagiaires postulants, un autre local (vraiment rustique !) à cent mètres : celui-ci a tout naturellement été dénommé le satellite ou le spoutnik, car son lancement a coïncidé avec les engins que vous savez. Ses habitants, plus heureux que la douce Laïka, ne se sont pas désintégrés et, pour la plupart, ont heureusement abouti à la Mission !"


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Port de Bouc, 19 septembre 1959anniversaire de Notre-Dame de La Salette

« … Nous avons, pour la quatrième fois, passé le mois d’août à la Trappe de Notre-Dame de Cîteaux. C’est là l’un des points les plus solides de notre vie. Nous réalisons maintenant que c’est vraiment Dieu qui nous y a menés en 1956, non que nous ayons à mener la vie des moines (ni même celle de nos très aimés Petits frères de Foucauld), mais l’arbre de notre Mission ayant une de ses racines à la source même de la vie contemplative la plus authentique y puise des certitudes et des espérances, des forces et des joies qui viennent de Dieu même. 

Grâce à cette tradition de près de mille cinq cents ans (saint Benoît a écrit sa règle vers 529), les textes les plus modernes, - ceux de Pie XII sur les Instituts séculiers datent d’il y a douze ans – prennent toute leur grandeur. Nous avons, cette année, mieux découvert la largeur, la hauteur et la profondeur des quatre vertus que l’Église demande à ceux qu’elle envoie dans le monde..."


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Voici les textes écrits pour la formation avant 1961 :

la vocation apostolique en milieu incroyant ;

ce que nous voulons être dans l’Église

la vocation missionnaire MOP ;

 

 

le "petit guide" MOP  ;

le premier stage à la MOP

les étapes de notre don à Dieu

les étapes de la MOP

Notes aux postulants et stagiaires

Note sur la vie apostolique


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14 septembre 1960, fête de l’Exaltation de la Croix

 

Il y a quelques mois à Toulouse, dans la petite chapelle de notre quartier, les étudiants de la Mission prononçaient leurs premiers engagements et c’était une véritable et réelle fondation à laquelle ils étaient invités par Mgr Garrone  :

« Je ne viens pas, nous a-t-il dit, vous parler en laissant aller mon cœur, ni par affection personnelle, mais je vous parle en tant qu’évêque. A ce titre, je puis vous dire la confiance que vous devez avoir dans l’avenir de votre Mission ouvrière Saints-Pierre-et-Paul à cause du passé de cette Mission. Celle-ci, au milieu de toutes les tempêtes, et je puis même employer ce mot des cataclysmes, a été depuis de nombreuses années déjà comme un fil qui ne s’est jamais rompu. Ce passé montre que vous ne serez pas exempts de difficultés dans l’avenir, mais il permet aussi, avec du recul, de s’apercevoir que le moment qui a parfois le plus apporté a été celui qui fut le plus difficile à vivre. « Chacun d’entre vous, vous connaissez la manière personnelle dont Dieu vous a menés à la Mission, mais ce n’est pas là non plus l’essentiel. L’essentiel, c’est moins la somme de vos vocations que l’existence de votre groupe, encore tout petit certes, mais dont je puis, moi, évêque, penser que réellement Dieu le veut. »


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Port-de-Bouc, 15 Septembre 1961


 

Après les premières années 1945-1953, marquées par la découverte concrète de l’athéisme et la recherche des contacts, nous avons senti la nécessité d’une règle de vie pour mener à bien cette tâche, et ce fut la phase 1954-1960. (Et vous serez heureux de savoir que les statuts de notre groupe sont à l’heure actuelle soumis à l’approbation de l’Eglise.) Mais aujourd’hui nous voyons mieux - et demain peut-être plus clairement encore - le niveau où se joue la Mission, l’altitude et la profondeur des réalités en cause. … « Quand je donnerais mes biens aux pauvres, que je livrerais mon corps au flammes, si je n’ai pas la charité (qui a sa source en Dieu) cela n’est rien », dit saint Paul (1 Cor. 13). Ne pas restreindre nos objectifs au gré des événements et du « visage de ce monde qui passe », mais comprendre, animer ces événements, y participer, selon le sens que Dieu nous en donne à travers sa Parole, dans la Bible et par l’Eglise. Ainsi, loin d’être découragés par l’immensité de la tâche, nous sommes plus convaincus encore, et nous voudrions convaincre tous les chrétiens fidèles (fidèle = qui a la foi) de l’optimisme qui naît de cette foi : et c’est l’espérance, toute surnaturelle aussi. Comme saint Paul soulignait aux Hébreux découragés par les persécutions que « la foi est la garantie des biens que l’on espère », nous aussi jetons hardiment dans la balance de notre temps ce poids d’espérance qui en tout événement nous fait tendre vers le Christ. En effet, le retour du Seigneur Jésus, sa victoire, notre propre résurrection des morts, l’héritage des saints, bref cette destinée extraordinaire « nous fait tressaillir d’une joie indicible et pleine de gloire, nous les croyants » ; c’est saint Pierre qui, à son tour, nous le dit.


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Port-de-Bouc, 15 septembre 1962

Les anniversaires sont chose charmante quand on est jeune ; le nôtre est marqué cette année de six bougies ! Il est vrai que les années de gestation ont été plus nombreuses que ces années d’enfance : disons, si vous le voulez, que depuis la première journée de travail sur les quais de Marseille, vingt ans se sont écoulés - mais même vingt bougies, ça tient encore facilement sur un gâteau ! Quoi qu’il en soit, depuis que nous sommes un groupe et non seulement quelques amis unis par une recherche commune - ce sont deux situations très différentes -, six ans seulement ont passé. Nous entrons donc cette année dans l’âge de raison ! L’année a été marquée par l’ouverture hors des frontières françaises : ce n’est point par impérialisme que nous le désirions ! Comment comprendre, en effet, et servir le monde ouvrier - même géographiquement limité à un pays déterminé - s’il n’est pas saisi dans sa réalité internationale ?

… Après les ouvertures hors des frontières, encore une joie à vous faire partager, celle-ci à l’intérieur de la Mission. Il s’agit maintenant des étudiants de Toulouse, et plus spécialement de trois d’entre eux : un ajusteur, un fraiseur, un menuisier. Ils viennent d’achever leur toute première année d’études, une initiation à la philosophie ou plus exactement une initiation à philosopher. Grâce au programme mis sur pied par Pierre-Henri et tout un ensemble de professeurs, oralement ou par correspondance, il apparaît qu’une formation profonde et enthousiasmante peut leur être apportée et assimilée par eux : l’enseignement d’une philosophie, ni au rabais, ni hermétique, proche de la tradition la meilleure, extrêmement adaptée à ce qu’ils sont : des ouvriers voulant se consacrer à faire connaître Dieu à l’immense foule des sans-Dieu.

 

Toulouse, 12 septembre 1963

Le 18 septembre, au moment où cette lettre vous parvient, deux équipiers de la Mission Saints-Pierre-et-Paul s’embarquent à Marseille pour le Brésil. L’un s’appelle Pierre, l’autre Paul et ce détail nous réjouit ! Pierre est ce que nous appelons, faute d’un meilleur terme, « Missionnaire au travail ». Il a fait toutes ses études de théologie et, sans être prêtre, il est consacré à Dieu par ses vœux. Participant en plein coeur des usines au travail de ses compagnons, uni dans les joies et les fatigues, il est le signe de la tendre sollicitude du Christ venu partager la vie de l’humanité, il voudrait être le révélateur de la présence du visage de ce Seigneur : « Si tu savais le don de Dieu. » Et lorsqu’un compagnon lui demandera quel est ce don, Pierre pourra le lui expliquer avec les mots les plus quotidiens, chargés, il est vrai, d’une densité nouvelle.

Paul, lui, est prêtre, il est aussi tourneur. Il a travaillé en Allemagne dans les immenses usines Opel. Depuis six ans, tant en quartier populaire qu’en usine, il a cherché à découvrir les réalités du monde du travail, de telle façon que l’offrande de sa messe aujourd’hui plonge ses racines dans ce monde. Et s’il n’est pas un « prêtre-ouvrier » au sens que l’on a donné à ce mot, il pourrait bien être un « ouvrier-prêtre », totalement prêtre avec toutes les richesses et le poids des fonctions sacerdotales, mais un prêtre vivant totalement dans le monde ouvrier pour lui manifester le Christ.

Mais l’essentiel n’est ni Pierre seul, ni Paul seul : c’est l’équipe qu’ils constituent tous deux et qui est comme un morceau vivant du Royaume de Dieu, une Église en raccourci à la portée des hommes en recherche de Dieu, une Église de plein vent et de plain-pied.


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Toulouse, 18 Janvier 1964

... Aujourd’hui, au moment même du départ, arrivent les premières épreuves de Comme s’il voyait l’invisible. Livre qui serait un portrait de l’apôtre, plus ou moins selon saint Paul, même si ce n’est pas le but immédiat du livre. Ce livre, vous le lirez quand il paraîtra d’ici quelques semaines ou quelques mois...

1964_la_pyramide_de_Jacques... Je demande à un des équipiers de vous faire une petite pyramide de poche, telle que je l’ai expliquée à Sauzelong et aux équipiers de la rue Mérens. Ce n’est pas un simple joujou éducatif comme on pourrait l’imaginer, c’est, me semble-t-il, l’image profonde de notre vie. On peut faire tenir une pyramide sur sa pointe ; c’est bien compliqué et on est toujours en train d’essayer de retrouver un équilibre. On peut la faire tenir sur sa base ; la tentation, c’est de négliger la base en ne regardant que le sommet...


 


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 São Paulo, 31 août 1964

Si je vous avais écrit cette lettre il y a quinze jours à peine, elle n’aurait mentionné que des joies très grandes pour l’année qui vient de s’écouler. Mais aujourd’hui c’est une douloureuse nouvelle que cette lettre vous portera, douloureuse, oh ! combien, et pourtant si pleine de la présence de Dieu que nous ne pouvons dire que « oui » au Seigneur. Notre compagnon, l’ami des premières heures - bien avant que notre Mission Saints-Pierre-et-Paul n’existe -, le meilleur d’entre nous tous et certainement le plus complet, celui qui était le pilier et l’animateur de l’équipe naissante du Brésil, notre très aimé Paul Xardel, trente-quatre ans, renversé par un camion le 17 août à 18 h 30, est mort le lendemain matin sans avoir repris connaissance.

En vous disant les qualités de Paul, je ne cède pas à la tentation, bonne, d’embellir un être qui vient de nous quitter. Mais pour Pierre, son compagnon de jour et de nuit depuis dix mois qu’ils étaient ensemble au Brésil, pour moi qui ai eu le bonheur de vivre avec Paul les deux mois de fondation de cette équipe, notre souffrance est enveloppée d’une 1964_vignette_Osasco_V-Yolanda_cle0b7586grande paix : toutes les circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi la mort de Paul sont telles qu’on y lit en filigrane cette présence de Dieu dont je vous parlais et, même si la Mission est en apparence brisée, comme la signature du Christ plantant sa propre croix au coeur même de l’œuvre que nous tentions. Mais la croix du Christ n’est pas pour la douleur, même quand elle est terriblement douloureuse elle est pour la Résurrection de Pâques. Paul a été frappé exactement entre l’usine qu’il venait de quitter une demi-heure avant et la chapelle où il allait célébrer sa messe une demi-heure après.


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14 septembre 1965, fête de l’Exaltation de la Croix

Vous nous avez témoigné une telle communion d’affection lors de la mort de Paul Xardel que nous pouvons vous écrire aujourd’hui cette lettre, plus intérieure et plus intime que des « nouvelles » au sens habituel du mot. Douloureuses peines et grandes joies ont continué de se mêler tout au long de cette année, mais si chaque événement portait en lui une face d’ombre, chaque fois la lumière naissait de l’ombre. chaque fois la lumière naissait de l’ombre.

Avec le départ de Paul, nous sommes entrés dans une phase nouvelle. En effet, aux yeux de nous tous, Paul était celui qui pouvait guider notre Mission, panser les blessures anciennes, tracer les pistes nouvelles, apporter à la fois cet humain et ce surnaturel dont il avait, avec force et constance, réalisé en lui la synthèse. Cela, nous l’attendions visiblement de Paul sur terre. Mais parce qu’un chrétien est la reproduction du Christ, nous pouvons appliquer à Paul ce que le Seigneur disait de Lui-même au moment de son départ : « Il vaut mieux pour vous que je parte... je ne vous laisserai pas orphelins. Je reviendrai vers vous. »

…. Un autre événement, pourtant plein d’ombre, allait nous marquer aussi de sa lumière : deux mois après la mort de Paul, Madeleine Delbrêl mourait en quelques secondes à sa table de travail, le 13 octobre 1964. Certes, Madeleine était tout à fait indépendante de notre groupe ; cependant, depuis toujours, elle était l’amie partageant recherches et soucis de la Mission. Musicienne, poète, humoriste, cette Gasconne ne se laissait enfermer dans aucune catégorie, car l’absolu de Dieu dont elle était pétrie échappe à toute classification humaine. Dans son livre : Ivry, ville marxiste, terme de mission1, elle avait su poser - et c’est immense - le problème de la présence du chrétien en plein monde, et spécialement en milieu marxiste et athée. Quant à la foi, pour Madeleine, elle était réalité surnaturelle faite justement pour être vécue en plein monde : « là où elle est le plus niée, là elle doit être le plus annoncée ». Mais pour cela, elle doit être « en bonne santé, ni amputée, ni altérée, ni mêlée de ce qui n’est pas elle... Alors elle tient, mais en souffrant, en combattant. » Ainsi, Madeleine, par l’exemple vécu de l’absolu de sa foi, joint à l’absolu de sa proximité aux êtres, nous aide et aidera l’église de l’après-concile à vivre une présence au monde, qui ne soit pas une identification à lui mais un don.

… Et maintenant une nouvelle qui, elle, ne contient que de la lumière, et dont vous vous réjouirez avec nous. C’est l’approbation par Rome, au mois de mai dernier, de nos statuts, et la naissance officielle de notre groupe, reconnu par l’Église et érigé par Mgr de Provenchères, archevêque d’Aix, le 29 juin, pour la fête des saints Pierre et Paul. Nous avons même reçu en plus de notre nom, Mission ouvrière Saints-Pierre-et-Paul, un beau titre, celui d’Institut apostolique. C’est pour nous une invitation à imiter l’exemple de la première communauté chrétienne : « Ils se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain, à la prière » (Act. 2, 42).


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OSASCO, 29-31 janvier 1966

... Je viens de relire ligne après ligne, mot après mot Mysterium fidei  : voilà les textes qui nous greffent sur la Tradition et font couler dans notre vie entière la sève du Christ. Que d’heures passées, à côté de cela, en lectures plus ou moins inutiles ; que cela nous aide à comprendre le secret des saints, qui se laissaient saisir par le Christ et rien d’autre, mais un Christ dans ses grandes présences !


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 21 septembre 1966, fête de saint Matthieu, apôtre et évangéliste

Nous sentons tous que notre époque est passionnante et grandiose : jour après jour l’homme prend possession de l’infiniment grand comme de l’infiniment petit, et jamais la science n’a progressé aussi vite, plus vite que nos rêves. Mais réalisons-nous, en même temps, combien notre planète est encore dure aux hommes : guerre, faim, dix millions de lépreux dans le monde... Nous le savons et l’oublions si vite aussi ! Je voudrais vous dire combien, devant les « mocambos » de Recife - plus pauvres encore que les favelas de Rio, car deux habitants sur trois n’ont pas de travail -, la prière de Jésus, le Notre Père, se révèle brusquement dans toute sa vérité. Comme ce premier mot si simple, ce « notre », prend alors tout son sens, toute l’exigence de son sens... Comment le prononcer sans se sentir douloureusement solidaire de tant de détresse, et encore plus douloureusement solidaire de l’égoïsme des hommes... Et comment oser crier vers Dieu « donne-nous notre pain de ce jour » et « délivre-nous du Mal », devant ces milliers d’enfants qui ont faim, sans en même temps demander pardon pour notre si étonnante impuissance à leur donner même un bol de riz !

Je voudrais pouvoir aussi vous décrire un autre impressionnant souvenir de mon séjour à Osasco, où un cours d’alphabétisation fonctionne depuis janvier, grâce à des étudiants de São Paulo qui font quatre heures d’autobus, pour venir donner deux heures de cours. J’ai assisté aux premiers balbutiements de leurs élèves - hommes de vingt, trente, quarante ans, noirs ou très colorés, mamans qui ont la charge de cinq, six enfants. Comment dire le front plissé, le visage tendu, le corps entier ramassé dans l’intensité de l’effort, comme celui d’un athlète qui tente de battre son record, et devant quoi ? Un simple tableau noir où quatre lettres, deux syllabes, sont écrites : VILA (quartier). Et lorsque Sebastião a réussi à lire d’un bloc ce mot, comme dans un souffle, avec une voix de gosse, quel apaisement, quel sourire, quelle fierté sur ce visage d’homme creusé, usé, fatigué, qui a trimé dix heures comme manœuvre, a voyagé deux heures à pied et en bus, et qui, ce soir, à trente-cinq ans, atteint pour la première fois le niveau de connaissance de l’école maternelle.


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Fribourg, 29 octobre 1967, fête du Christ Roi

Cette lettre annuelle 1967 vous parvient avec un peu de retard. La cause en est simple : revenu du Brésil courant septembre, il m’a fallu le temps de reprendre souffle et contact avec les équipiers de la Mission. Je vous écris donc de Fribourg en Suisse, par un jour merveilleux d’automne devant un paysage qui, lui aussi, m’émerveille : les maisons de la basse ville serrées entre la falaise et la rivière, chacune différente des autres, les prairies si vertes, les pâturages si gras, les passants calmes, les autos qui toutes semblent sorties du dernier Salon, font un tel contraste avec le Brésil explosif, paradoxal et démesuré ! Autant comparer la majesté des Alpes avec un volcan en explosion, et un glacier avec une coulée de lave bouillonnante.

Et pourtant c’est dans ce Fribourg calme, « en ordre » comme aiment à dire ses habitants, où le même parti conservateur, c’est évident est au pouvoir depuis... 1848, que les étudiants de la Mission sont installés depuis un mois.

Pourquoi y sommes-nous venus ? L’université de Fribourg est en train d’opérer un aggiornamento des études pour la formation des missionnaires : c’est une expérience pilote et il nous a paru bon d’y participer concrètement.Deux aspects nous ont plus spécialement attirés : une volonté d’unir (et ce n’est pas facile) les richesses et les solidités de la tradition avec les nouveautés et les espérances d’aujourd’hui, un milieu plus international, puisque Fribourg rassemble des étudiants des quatre continents.

Or ce fut ma joie profonde, en reprenant contact après huit mois d’absence, de sentir la solidité des convictions acquises et le dynamisme du présent chez les stagiaires et les étudiants de notre Mission. J’ai eu le sentiment d’être comme devant un arbre dont le tronc, fait de toutes les grandes traditions de l’église, ne ploie pas au gré du moment ou des modes. Mais, justement parce que ce tronc ferme est vivant, les feuilles et les fruits se nourrissent de sa sève et se renouvellent, c’est-à-dire se font « neufs » chaque fois, selon les saisons et les ans. C’est la parabole des « choses anciennes et des choses modernes » qu’il ne s’agit pas d’opposer, mais que le maître de maison est invité à tirer simultanément de son trésor.


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1 Nouvelle édition augmentée, coll. « Foi Vivante », n° 129, Éditions du Cerf, 1970. Cf. aussi l’introduction de J.Loew à Nous autres, gens des rues de M. DEBRÊL, Éditions du Seuil

 

 


Documents

  • 1964 Osasco, Vila Yolanda

    Photos du quartier, de la maison, de l’équipe, de l’ordination de Pedro en février 1966

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  • 1965 Pierre Henri Duchene - expérience de formation

    Dans ce texte publié en 1965 le père Pierre (Henri) Duchene op résume son expérience de formateur à la MOP à la Rue Mérens de Toulouse.

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  • 1964 la pyramide de poche

    Nous avons une tentation - nous l’aurons jusqu’à notre mort, il ne faut pas en douter -, de réduire la vitalité divine à nos malheureuses petites possibilités ou facilités humaines.

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  • 1961 Note sur la vie apostolique

    Attitude fondamentale de l’apôtre et unité dans sa vie de contemplation et action : "actes des apôtres"

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  • 1961-12 Notes aux postulants et stagiaires

    Il s’agit d’une prévention à ceux qui commencent : malgré les apparences la MOP est une voie difficile et ardue

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  • 1961-11-01 les étapes de la MOP

    Un exposé de Jacques repris par Pierre Henri su les étapes de la MOP depuis 1941 à 1955 la fondation du CFM Centre de Formation Missionnaire en 1956 à Saint Maximin

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  • 1960 les étapes de notre don à Dieu

    les étapes de l’engagement à la MOP sont les suivantes : la visite ; le premier stage, engagement pour un an, renouvelable, l’engagement définitif

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  • 1960 le premier stage MOP

    Le sens de la première année de stage à la mopp : la recherche de la présence de Dieu, la vie de travail manuel, la vie fraternelle en équipe, l’apprentissage de la "vie parfaite"

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  • 1959 Vocation missionnaire MOP

    Jacques Loew, suite à l’A.G. du 5 septembre 1959 à la Sainte Baume, exprime le profil choisi pour les missionnaires MOP

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  • 1959 vocation apostolique en milieu incroyant

    Trois ligne ensemble pour la vie en milieu incroyant : la supplication, mime du Christ, annonce du Mystère de Dieu

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  • 1960 Confirmation de l’archevêque de Toulouse

    Extrait de la lettre bleue 1960, avec la confirmation de la mop par Mgr Garrone à la chapelle de la Rue Mérens à l’occasion des engagements des équipiers

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  • 1960 Ce que nous voulons être dans l’Eglise

    Après la tempête de 1959 sur le travail des prêtres et la confirmation de l’évêque de Toulouse Jacques exprime simplement ce que veux être la MOP dans l’Église

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  • 1959 Petit guide MOP

    Une petite guide pour découvrir les lois de notre vie en Christ à l’usage des équipiers de la rue Mérens, donné aux postulants durant leur stage de première année

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  • 1959 à l’école des Instituts seculiers

    En 1959 Jacques explique aux amis le choix de la mopp d’être comptée parmi les Instituts séculiers en faisant siennes les lignes de force que le Pape Pie XII propose

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  • 2008 Souvenirs du père Duchêne op

    Père (Pierre) Henri Duchêne op premier formateur à la Rue Mérens de 1958 à 1967. Interview de 2008 par Antonio

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